B.2.1. Relever les taux de dividende tant qu'il n'y a pas plein-emploi structurel.

Version Le Cercle Les Echos

1. C’est de dividende dont il est ici d’abord question, non pas de plus-value. Un économiste très expert en finance moderne, chercheur et professeur en université, a publiquement déclaré en 2011[1] :

« Deuxième raison[2], c’est que depuis plus de quinze ans maintenant, sur les marchés financiers, il y a cette espèce de diktat qui voudrait qu’une entreprise qui ne rapporterait pas 15 % de rendement sur actions par an serait une entreprise qui ne vaut pas grand-chose. Lorsque vous avez des liquidités monétaires qui circulent sur la planète, pourquoi voudriez-vous qu’elles aillent s’investir dans l’économie réelle, chez nous, dans nos PME par exemple, alors que sur les marchés financiers, elles ont des rendements de 15 % par an ? En fait, si l’on regarde de plus près, les rendements sont même beaucoup plus importants : il y a ce que l’on appelle « l’effet de levier », c’est-à-dire ce que vous pouvez gagner avec un apport en capital faible et en empruntant de l’argent. L’effet de levier est encore bien supérieur à 15 %. Vous avez des effets de levier de 100, 150 % : c’est énorme ! »

2. Ne pas s’y laisser prendre s’impose. Le rendement d’un placement est une chose, le financement de ce placement et la plus-value ou moins-value à la liquidation du même placement sont deux autres choses.

Certes le mixage de ces trois choses rapporte, le cas échéant énormément. Il n’empêche que ce mixage n’autorise en aucune façon à proférer des contrevérités. Où sont les portefeuilles d’actions qui ont rapporté ces dix dernières années un dividende moyen de 15 % l’an ? Et même, où sont ceux sont qui sur la même période ont procuré un dividende moyen de 6 à 9 % l’an ? Le diktat des 15 % et davantage a des motifs on ne peut plus manifestes. Par rapport au capital social et par an, un excédent brut d’exploitation de 15 % ou plus du capital social et une distribution de dividendes de 3 à 5 % laissent une marge qui permet au top management d’obtenir du conseil d’administration de très hautes rémunérations pour lui. De plus, ceci aide cela, la dissolution des parts relatives de propriété est plus facile à éviter ou limiter au moyen de l’autofinancement par les bénéfices non distribués. Cela fait deux contraventions à la normalité économique, dissimulées par l’ingénierie financière mise au service de l’extension du capitalisme de plus-value par l’éradication du capitalisme de rendement.[3]

3. Soit E une entreprise constituée en société. Dans ce qui suit, ce qui vaut pour E vaut pour toutes les entreprises constitués en société, y compris pour celles dont le capital social est entièrement par actions restituables (donc coopératives comprises).

Le taux annuel de dividende, TADD tel que ci-dessus défini, n’est que l’une des deux valeurs relatives les plus importantes en matière de distribution de bénéfices aux détenteurs de parts de capital social. L’autre est la part du bénéfice ainsi distribué par rapport au bénéfice total. Disons de cette part qu’elle est le TIDD, taux interne de dividende : bénéfice distribué aux actionnaires (aux détenteurs de parts de capital social) par rapport au bénéfice total.

4. Ces deux taux sont d’autant plus calamiteux qu’ils s’approchent de zéro. Or le contraire est aujourd’hui souvent soutenu quand E est une société par actions négociables et que les perspectives de plus-value de cession de ces actions sont positives.

Il y a beaucoup d’objections à la préférence pour le capitalisme de plus-value au détriment du capitalisme de rendement. N’en mettons ici en avant que deux. Le capitalisme de plus-value ne peut pas être universel. Les technostructures qui jouent la carte de la plus-value au détriment du rendement privilégient leurs intérêts en couvrant d’un voile pseudo rationnel un mode économiquement immature de gestion d’entreprise.

5. La raison principale pour laquelle le capitalisme de plus-value ne peut pas être universel est expérimentalement établie. Avec l’extension de ce capitalisme vient l’alternative compensatrice du secteur dit gauchement en France de « l’économie sociale et solidaire ».

Ce n’est pas pour autant que dans ce secteur prévaut spontanément la reconnaissance que les dividendes sont des contreparties, équitables dans leur principe, du placement d’épargne en parts de capital social. De même, ce n’est pas spontanément que la restitution dans de brefs délais aux sociétaires qui le demandent d’une partie ou de la totalité de leur mise de fonds est assumée. En outre, l’épargne ainsi placée n’est éthiquement gérée qu’en comportant une protection au moins partielle contre l’érosion monétaire par des distributions d’actions gratuites aux déjà sociétaires.

6. L’autofinancement par bénéfices non distribués est dans son principe immature économiquement. Pour n’importe quelle entreprise E constituée en société, il est de fait ou statutairement admis que ses dirigeants ont ou n’ont pas à forcer la main des apporteurs en capital social.

L’autofinancement par bénéfices non distribués force la main des apporteurs de capital social en leur tenant implicitement ce propos : « Si après cette distribution, rien ne reste dans le pot commun, il faudra émettre de nouvelles parts de capital social afin de pourvoir au développement de l’entreprise et à ses inévitables reconversions plus ou moins complètes ». En conséquence de cette ligne de conduite, les actionnaires actuels et potentiels éprouvent moins concrètement la rentabilité de ce placement. Or l’argent non distribué appartient aux actionnaires qui, s’ils en touchent toute la part leur revenant, sont dans l’ensemble plus disposés à remettre au pot.

7. Le prix moyen effectif, année après année, du placement en capital social est le taux annuel de dividende, et non pas une abstraction statistique. Or voici qu’aujourd’hui, possiblement encore plus qu’avant, il reste très couramment admis que ce prix soit arbitrairement minoré par les conseils d’administration.

Comme dans le réel économique il existe des salaires entiers, somme du salaire net et de toutes les cotisations dont chaque salaire est l’assiette – cotisations artificiellement dites patronales comprises —, il existe des dividendes entiers. Tenir à l’arrière-plan les salaires entiers entrave une régulation économiquement logique. Parallèlement, tenir à l’arrière-plan les dividendes entiers entrave la régulation des stocks nationaux de capital social afin de les porter aux hauteurs nécessaires au plein-emploi (chapitre 7 – L’emploi).

8. Tant que les dividendes entiers ne seront pas plus usuels que les dividendes arbitrairement minorés, relever les taux de bénéfices distribués aux placeurs en capital n’exigera pas une hausse générale des marges des entreprises. Ce relèvement-là n’exigera donc pas une pression à la baisse sur le niveau général des salaires réels (pouvoir d’achat), au contraire de ce que fait inévitablement le sous-emploi structurel croissant.

En revanche, on ne voit pas comment ce relèvement pourrait en bien des pays se produire principalement par empirisme. Les distinctions généralistes entre capitalisme de plus-value et capitalisme de rendement, dividendes partiels et dividendes entiers, échanges pléniers et échanges arbitraires[4], sont des points de repère d’action. Sans eux, c’est comme en faisant la morale à un moteur qui fonctionne mal qu’on essaye de rendre l’économie plus normale.



[1] Cet économiste est français, l’intervention dont est extrait le paragraphe reproduit sans aucune altération ou omission a été en français.

[2] Raison pour laquelle l’étage sommital de la fusée économique est la sphère financière [cette note de bas de page est notre fait]

[3] L’extension du capitalisme de plus-value par éradication du capitalisme de rendement a égaré Pierre Manent quand autour de l’an 2000 il a invité ses étudiants de l’Institut d’études politiques de Paris à se rappeler « comment l’accroissement prodigieux de la capitalisation boursière semblait ces dernières années en voie de reconstituer cette classe des rentiers que les progrès de l’industrie et de la démocratie paraissaient avoir condamnée. » (Cours familier de philosophie politique, Gallimard collection Tel, p. 69). Ce fut une contribution au colportage de l’amalgame fallacieux de la rente à la plus-value. L’accroissement de la capitalisation boursière est produit, et en retour produit, de la spéculation dont il se montre à quelles conditions elle est destructrice de bien commun. Cette spéculation, surajoutée par des fonds de pension à la spéculation dont la contribution sociale est positive tout en tendant à avoir un rendement de père de famille et de veuve de Carpentras, procure de la rente à des gens arrivés au terme de l’exercice à plein temps d’une activité professionnelle. La croyance que « les progrès de l’industrie et de la démocratie » ont pour effet d’éradiquer la « classe des rentiers » appartient entièrement à la pseudoscience économique. C’est pour trois raisons :

I/ L’économie politique ne peut être faite objective que moyennant le remplacement de la distinction de classes sociales par celle de rôles, le même individu et à plus forte raison le même ménage assurant plusieurs rôles que l’impartialité n’autorise pas à désirer que l’un soit sacrifié au bénéfice de l’autre (par exemple, un salarié et actionnaire ne doit pas normalement percevoir à chacun de ces titres des rémunérations qui se compensent non plus qu’à voir ses prérogatives réduites ou augmentées dans l’un de ces rôles à cause de l’autre rôle).

II/ Chacun de ces rôles est un moyen d’exercice de la démocratie économique.

III/ Dans toutes les catégories socio-professionnelles, des patrimoines trop faiblement constitués de placements en parts de capital social qui rapportent des dividendes, à savoir de la rente proprement dite, desservent « les progrès de l’industrie et de la démocratie » — la démocratie aussi par deux faits :

1) le choix de tel placement plutôt que de tel autre est le pendant économique de la voix exprimée dans les élections au suffrage universel,
2) aux placements en parts de capital social sont attachés des droits de vote, droits dont il est tout à fait logique que même en milieu coopératif, où le nombre de parts par sociétaire est statutairement plafonné, qui possède n fois plus de parts qu’un autre en aient n fois plus de voix que cet autre.

[4] Sur le marché du travail par les cotisations patronales, sur le marché du capital par l’autofinancement par bénéfices non distribués, sur les marchés où les entreprises font leurs ventes et leurs marges par moult procédés de promotion des ventes dont les cadeaux qui n’en sont pas, et de plus en plus jusqu’à présent partout avec des prix de moins en moins comparables. Davantage de vraie concurrence rien que par la mondialisation, surtout en régime de taux de change volatils et de priorité donnée à la plus-value sur le rendement, est douteux, très douteux.